Du noir en teinture végétale, partie 1 – Black with plant dyes, part 1

Durant l’été dernier, j’avais à cœur de réaliser quelque chose qui me trottait dans la tête depuis longtemps: teindre de la laine en noir avec des teintures végétales sans utiliser de tanins ni de fer. Cette idée a en particulier été encouragée par mon amie et collègue allemande Sabine Ringenberg, qui m’a transmis l’idée d’utiliser une triple teinture.

Tout d’abord, il faut savoir qu’il y a dans l’histoire, contrairement à ce que certains pensent encore, beaucoup de « recettes » pour teindre en noir avec des plantes, il suffit de regarder des pièces textiles archéologiques ou ethnographiques pour s’en rendre compte… La méthode la plus connue est l’utilisation de tanins extraits de plantes (écorces, coques, galles etc.) additionnés de sels de fer, sous différentes formes. C’est d’ailleurs cette recette qui était utilisée pour beaucoup d’encres noires utilisées dans l’écriture (encres ferro-gallique) ainsi que pour la teinture du cuir depuis l’Antiquité. Mais sur parchemins, papiers et aussi sur les fibres animales, l’action du fer est souvent destructrice dans le temps. Durant le Moyen-Age en Europe, dans de nombreux centres drapiers européens, des réglementations sont mises en place pour interdire ou limiter l’emploi des « gallates de fer ». Ils peuvent être autorisés à condition que les pièces aient préalablement reçu un « pied » de bleu pastel foncé par exemple (Cardon, « Le monde des teintures végétales »). Ces noirs sont moins onéreux que la fameuse « brunette », LE noir de luxe du Moyen-Age, obtenu par un garançage sur pied de pastel. La brunette était réservée à des draps de très bonne qualité.

In 2017 I had a challenge in mind that has been nagging at me for some time: dyeing wool black with plant dyes without using tannins and iron. This idea has been encouraged by my friend and colleague Sabine Ringenberg who suggested to use 3 distinct dyes.

In history, there have been various recipes for dyeing black with plants. Some people still think that it’s not possible, but you only have to look at archeological and ethnographical textiles to see that it was quite widespread… The best known method is to use tannins contained in bark, husks, galls etc. and adding iron salts (which can take different forms). This method also provided a lot of black inks used for writing and has been used for dyeing leather black since Antiquity. But the action of iron on parchment and papers  as well as animal fibers is often destructive in time. During the Middle Ages in Europe, there have been prohibitions or strict restrictions on the use of this method to dye fabrics. For example, they could be only authorised on fabrics that have been dyed dark blue with woad. These blacks are less expensive than THE luxury european medieval black dye obtained by a madder bath on a dark woad-dyed fabric (called « brunette » in french). It was usually done on good quality fabrics only.

Il y a d’autres méthodes pour des noirs en teinture végétale, mais je ne vais pas tout lister ici et ne pas m’attarder sur les plantes arrivées en Europe après l’invasion des Amériques par les Européens… En vrac on trouve l’écorce d’aulne (Japon et Europe), le sumac, l’emploi de boues ferrugineuses associées à des plantes à tanins (Afrique, Amériques, Asie), les brous de noix etc. En Europe, dès le XVIIeme siècle, on utilise l’arbre à campêche (souvent associé  au sumac avec des sels de fer et de cuivre et ensuite du chrome) pour obtenir de bons noirs.

There are other methods for obtaining blacks with plant dyes, but I will not list all of them here and neither write too much about the plants brought back to Europe after the european invasion of the Americas. There is alder bark (Japan and Europe), sumac, use of iron-rich muds with tannin-rich plants (Africa, Americas, Asia), walnut husks etc. In Europe, logwood has been used from the XVIIth century, often in combination with sumac, iron and copper salts and then chrome salts to obtain very good blacks.

 

Mais revenons à mon expérimentation. L’idée était d’utiliser la garance, la gaude et l’indigo pour obtenir du noir. J’aurais préféré utiliser du pastel, mais j’ai choisi l’indigo pour des raisons simple de coût, car je voulais expérimenter en grand format, ce qui demande beaucoup de pigment… Durant l’été 2017, j’ai donc retroussé mes manches et teint deux draps de laine en noir « flamand »… Avant cela, j’ai d’abord teinté quelques écheveaux de laine fine pour voir et sentir comment se superposaient les teintes.

But let’s go back to my experiment. The idea was to use madder, weld and indigo to get black (« flemisch black »). I would rather have used woad, but I had to use indigo for cost reasons, because I had to use a lot of pigment to dye fabrics… During the summer of 2017, I rolled up my sleeves and dyed two pieces of fabric… Before that, I had dyed a few skeins of fine wool to get a felling and an eye for how this dye worked.

En double teinture, je pense qu’il est nécessaire d’apprendre à avoir ce qu’on pourrait appeler le sens des couleurs. Il faut apprendre à doser la première couleur (qu’on appelle « pied » en jargon de teinturier) pour anticiper la deuxième et avoir le résultat final escompté. Je commence seulement à avoir ce sens de la couleur pour des verts et des violets en écheveaux, rendant mes teintes de plus en plus « reproductibles », dans la limite de la reproductibilité des teintures végétales évidemment. C’est un cheminement long d’apprendre ça, mais quand on commence à y arriver, c’est une grande satisfaction! Avec la triple teinture, je partais en terre inconnue, j’avais déjà fait des « brunettes » légères avec de la garance et de l’indigo/pastel obtenant des fauves ou des marrons, mais là il me fallait concentrer tout ça…

When doing double dyes, I think it’s necessary to learn what you could call the sense for color. You have to learn to get the first color right to achieve exactly what you want with the second dye. I’m only starting to get that sense for color for some of my purples and greens on skeins, achieving more reproductibility in these colors. It’s a long learning process, but when you start to get it, it’s a great satisfaction! With this triple dye, I was in unknown territory, I already made double dyes with madder and indigo/woad, but for lighter fawn or brownish colors. Now I had to concentrate everything…

Ci-dessus, vous avez le résultat du premier teste réussi sur laine fine en écheveau: la laine a été mordancée, puis passée dans un bain de garance concentré et un bain de gaude concentrée. Ensuite, beaucoup de bains d’indigo ont été réalisés pour enfin arriver jusqu’au noir… Au Moyen-Age, on teintait en rouge sur du bleu le plus souvent, pourquoi avoir fait le contraire, me direz-vous? Parce que tout simplement, j’avais besoin de voir comment le bleu agissait, à quelle(s) concentration(s) et au bout de combien de bains, pour mieux comprendre cette triple couleur.

Above, you see the result of the first test on fine wool: it was mordanted then dyed in a strong madder bath, followed by a strong weld bath. After that, many dips in an indigo were performed to get to the right black… In the Middle ages, blue was usually done first, why didn’t I do that, you might ask? Because I needed to see how the color was affected by the blue, at which concentrations and after how many dips, in order to comprehend this triple dye.

Après ce succès en teinture d’écheveaux, il me fallait passer à l’étape suivant: les draps de laine! Je savais que ce serait beaucoup de travail alors j’ai choisi un sergé fin de seulement 3m de long et un coupon plus épais de toile de 2m sur 1.8m. Les deux tissus ont subi le même traitement que l’écheveau de test: mordançage à l’alun suivie d’un repos, garançage dans un bain très riche puis bain de gaude riche avant de nombreux bains d’indigo. Tout ça a bien entendu été réalisé sur plusieurs jours, mais je dirais que j’y ai passé environ 6-7h/tissu de travail physique, sans compter les phases d’attentes (que le bain chauffe/se refroidisse, que les bleus s’oxydent entre chaque bain etc…). Pffiou!

After this success for my test skein, it was time to take the next step: wool fabric! I knew it would be hard work so I chose a small 3m piece of lightweight twill and a 2×1.8m piece of thicker plain weave wool. Both were treated the same way as the test skein: mordanting with alum, resting, a strong madder dye and a strong weld dye before many dips in an indigo vat. All this was done over the course of several days but I would say that each piece of fabric took me 6 to 7 physically challenging hours and a lot of waiting time (for the baths to warm up or to cool down, for the blues to oxydize between dips etc.). Phew!

Mes efforts ont été récompensés, j’avais mes noirs!! En bas à gauche, le sergé fin et en haut à droite le drap plus épais.

My efforts were rewarded, I got my blacks!! On the left you see the lightweight twill and on the right the heavier plain weave.

J’ai également testé ce noir sur de la soie, mails manquait un peu de bleu je pense… Et comme beaucoup de teintures riches, ces teintes sont très difficiles à photographier et très changeantes en fonction de l’éclairage!

I also tested the recipe on silk, but there was something missing I think… And like many rich dyes, these colors are very difficult to photograph and are changing according to the light conditions!

Je me demandais ce que la gaude apportait dans la recette, alors j’ai également fait un petit test sur des bandes molletières (ça demandait moins de sport que les grands draps de laine!) Avec le même nombre de bains de bleu, on arrivait plus vite au « vrai » noir que sur garance seule, mais avec la garance seule, on peut faire du noir également, comme vous le verrez dans Du noir en teinture végétale, partie 2.

I was wondering how the weld yellow affected final results, so I did some testing on woolen legwraps (less efforts than big pieces of fabric!) With the same amount of blue dips, I reached the « true » black more rapidly than with madder alons, but as you will see in Black with plant dyes, part 2, it is clearly possible.

 

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5 commentaires pour Du noir en teinture végétale, partie 1 – Black with plant dyes, part 1

  1. Heubrecq dit :

    Beau travail, et quel travail! Vos connaissances et les diverses expériences m’épatent! Bravo à vous et merci de nous transmettre tout cela!

  2. Clara dit :

    mais c’est passionnant! génial cette série d’articles et les photos sont hyper claires! merci merci merci!

  3. Jambon dit :

    Merci beaucoup pour ce beau reportage sur votre expérimentation. ..
    Superbe !
    Démonstration du truchement des bains avec les bandes molletiere sans gaude est sans équivoque !

  4. Patricia Sauvant dit :

    J’admire votre travail sur la recherche. c’est passionnant. Et je suis de celles qui ont banni le fer sur la laine depuis quelques temps déjà. J’ai hâte de lire la 2eme partie

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